Le spectateur deviendrait-il superflu ?

Ce soir, épluchant conscieusement mes mails afin de faire mon programme de visites d’expositions, deux annonces attirent mon attention quant à la place qu’elles donnent au public.

La première est celle d’une exposition de juin du Kreusberg Pavillon de Berlin intitulée « The only visitor ». En 2016, le Kreusberg Pavillon conduit une expérimentation de monstration sur la base d’appels à projets qui explorent les conditions mêmes de l’espace et de l’organisation de l’exposition. Plus question de professionnels de quelque nature que ce soit, tous ceux qui remplissent les conditions peuvent participer. En juin, donc, la contrainte était que ce qui serait présenté ne serait vu que par un seul visiteur.

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La deuxième concerne une des œuvres du projet LASCO #6 au Palais de Tokyo à Paris depuis le 13 juillet. Manutention de JR et OSGEMEOS est installée dans un endroit inaccessible au public mais visible grâce à un écran vidéo situé dans le Foyer.

Ces deux projets, que je ne verrai jamais pour le premier et que je n’ai pas encore vu pour le second, confronte la place du public dans les expositions de manière frontale :

– le public est-il toujours le destinataire des expositions ?

a contrario faut-il céder à la pression du chiffre où quantité fait office de qualité (renforcé par la religion des « likes » et des « followers ») ?

– a t-on encore besoin de la présence physique du public quand les choses n’existent que si elles sont médiatisées par des écrans ? Mais alors, pourquoi mettre la vidéo uniquement dans le Foyer du bâtiment et pas directement en ligne ? Parce que la photo —ou la vidéo— de la vidéo dans le Foyer sera le témoin « réel » que l’œuvre a bien eu lieu ?

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Monstration expérimentale

En ce dimanche après-midi, je prends un peu de temps pour lire les informations diverses qui sont arrivées dans ma boîte mail. Deux projets s’inscrivent dans ces nouvelles formes de monstration qui explorent le web à la recherche de modalités différentes de diffusion et de création.

La première est Curated by Weekly un projet de Johannes Boscher qui, depuis ce 3 juillet, publie en ligne une œuvre qui ne sera visible que pendant une semaine, « sans archive et sans possibilité de voir l’œuvre par la suite » indique le communiqué de presse. La première œuvre est une vidéo de Vadim Zakhavov intitulée Don Quixote Against Internet. Elle date de 1999-2000. Un magazine papier, à parution irrégulière, accompagne le projet et publiera des textes de réflexion.

Voilà un projet qui entend confronter le flux des informations, effaçant comme les vagues l’écume des précédentes, à la pérennité indélébile de nos traces sur le web ; qui nous obligerait à saisir réellement l’instant présent de la diffusion comme un retour à la télévision d’avant le magnétoscope. Qui nous obligerait à faire attention aux choses et aux œuvres. Je dois cependant avouer que la page Facebook du projet, tellement classique et tellement documentaire vint rompre le charme de cet instant d’art à saisir et à vivre.

La seconde est « 3ème Scène » de l’Opéra de Paris qui présente sa nouvelle production Etats Transitoires de III-Studio.

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En soi, 3ème Scène est une chaîne de diffusion de vidéos. Rien d’extraordinaire à cela. Et, en soi, il s’agit de vidéo danse, rien de bien neuf non plus. Pourtant, cette monstration est en tout point remarquable et on accorde pleinement le temps nécessaire à l’œuvre. Peut-être parce qu’il est proposé une œuvre à la fois, que l’on déguste comme on le fait d’un ballet ou d’une chorégraphie que l’on va voir « sur place », sans se sentir submergée par l’ensemble des propositions auquel on a cependant accès sur un site web simple et élégant. Peut-être aussi par la qualité des œuvres comme cet Etats Transitoires, jeu formel entre un corps, la danse, et l’architecture du lieu qui accueille cette danse —l’Opéra Bastille, dans un dialogue visuel avec la surface de l’écran, lieu effectif de sa monstration.

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Une hélice « vivante », Trust me, I’m An Artist, journal de bord n°13

Leonardo/Olats est partenaire du projet européen Trust Me, I’m An Artist. Dans ce cadre, je tiens un « Journal de Bord » avec des compte-rendus des réunions et des rencontres, mais aussi mes réflexions, lectures et interrogations.

J’ai pris quelque retard dans la tenue de ce journal de bord. Plusieurs mois se sont écoulés depuis la réunion du comité d’éthique autour du projet Cellular Propeller d’Howard Boland. C’était à Berlin, le 5 février à Transmediale.

C’était la première fois, au sein de cette édition de Trust Me, I’m An Artist, que le projet artistique soumis à la sagacité du comité d’éthique était encore à l’état de projet et non pas une œuvre réalisée.

Le comité d’éthique réuni à Transmediale  (photo Lucas Evers)

Le comité d’éthique réuni à Transmediale
(photo Lucas Evers)

Ceci rendait le processus intéressant car, dans le monde scientifique, les accords des comités d’éthiques se font a priori et non a posteriori. En outre, il ne s’agit pas de rendre compte d’une œuvre, ou de la confrontation entre l’œuvre telle qu’elle existe et le discours, y compris éthique, sur celle-ci. Je me trouve, en quelque sorte, dans un discours « troisième » : un discours (3) sur le discours produit (2) sur un discours (1) qui raconte une intention d’œuvre (0) où (1) est le discours de l’artiste racontant son projet, (2) le débat sur l’éthique du projet et (3) mon compte rendu sur (2) et ma propre évaluation de (1) et de (0).

Essayons tout d’abord de résumer le projet d’Howard Boland.

Cellular Propeller entend associer biologie de synthèse et matière biologique pour créer un système hybride, une chimère d’un nouveau genre. Au départ, il envisageait d’utiliser des cellules cardiaques de rats nouveaux nés comme « moteurs » de petites structures mobiles. Devant la difficulté de se procurer ces cellules —et les questions éthiques soulevées par leur obtention— Howard Boland a décidé d’utiliser des spermatozoïdes pour entraîner la rotation d’une roue de la taille d’une pièce de monnaie réalisée par biologie de synthèse. Les cellules seraient les siennes. On aurait ainsi un objet artificiel mu par une cellule biologique « naturelle », transformant le vivant (la cellule) en machine.

Le bioart spéculatif ou un projet purement conceptuel n’est pas l’approche d’Howard Boland pour qui il est essentiel de réaliser effectivement l’œuvre. De mon côté, gloser sur une œuvre qui n’existe pas encore m’intéresse assez peu quand on sait l’écart entre les intentions et ce qui aura pu être fait. Face à un projet aussi emblématique et ouvert à l’interprétation que Cellular Propeller, restons-en aux questions éthiques soulevées. On peut en distinguer trois :

– L’utilisation de matériaux humains

– L’expérimentation avec soi-même puisque l’artiste utilisera ses propres spermatozoïdes

– La nature de l’objet créé, entre l’artificiel et l’humain.

On peut argumenter que les deux premières relèvent de l’éthique uniquement parce que l’œuvre ne peut être réalisée qu’au sein d’une institution de recherche. D’une manière générale, ce type d’institution est dans l’obligation de justifier et de rendre compte de l’utilisation de matériau humain et n’autorise pas la recherche sur soi-même. On ne peut être son propre cobaye dans la recherche scientifique. Ces deux points n’ont, en revanche, pas grand sens dans la pratique artistique où d’une part l’humain a été un des premiers matériaux de l’art et où, d’autre part, expérimenter sur soi-même est le fondement même de la performance et du body art. Cependant, la question « peut-on être un tiers à soi-même » est une de celles sur laquelle l’artiste insista, une autre étant la potentialité de livrer publiquement des informations (génétiques) qui relèveraient de l’intime et du privé. En fait, c’est bien la symbolique associée aux spermatozoïdes, cellules de la fertilité, de la fécondité, de la vie et de la virilité, qui semble ici l’enjeu.

Un élément d’ordre symbolique peut-il être retenu comme une question éthique cruciale et critique ? À moins que l’éthique ne repose, précisément, sur le symbolique …

La question de la nature de l’objet, en revanche, me semble au cœur du sujet en ce qu’il illustre une évolution possible du vivant, et potentiellement du vivant humain. Si le projet artistique en tant que tel ne me paraît pas soulever de réels problèmes, ce qu’il met en jeu est une des questions essentielles de la recherche biomédicale.

Le comité d’éthique était composé de : Bobbie Farsides (Ecole de médecine du Sussex, Brighton) ; Sabine Roeser (Université de technologie de Delft) ; Ursula Damm (Université de Weimar) ; Philipp Bayer (Université d’Heidelberg).

 

 

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BioArt. Creating (with) Life. About Cells & Tissue Culture, Stem Cells and Body Parts

I am talking about bioart in relations with cells & tissue culture, stem cells and body parts at the EUCelLEX workshop on « Stem Cells in Translation: The Governance of Clinical Promise in Regenerative Medicine ».

The workshop is taking place on May 11th-12th at CEVIPOF – 98 rue de l’Université – Paris, organised by Sciences Po – CEVIPOF, CNRS, Inserm.

The objective of this workshop is to analyze governance issues at the translational frontier of stem cell science.

The attendance is free but requires registration.

Information and programme here.

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Ici & Ailleurs. Petit tour guidé des structures arts-sciences

(Ce texte a été écrit dans le cadre du numéro « Arts & Sciences » du magazine MCD (n°81, mars/avril/mai 2016) dont j’étais la rédactrice en chef invitée. Une version condensée a été publiée dans ce numéro sous le titre « Ici & Ailleurs. Panorama des structures arts-sciences », on trouvera ici la version intégrale.

La France ne dispose pas, ou pas encore, d’un lieu emblématique arts-sciences, mais, comme partout, les initiatives fleurissent : du soutien à la création, à la monstration, en passant par la formation et la recherche, durables ou éphémères, portées par des institutions de taille et de nature diverses, initiées par toutes sortes de gens (artistes, scientifiques, acteurs culturels), parfois relabellisant simplement du bon vieil art numérique ou flirtant avec l’ingénierie. En bref, l’art-science devient tendance.

Je propose ici un tour guidé, non exhaustif, des initiatives de ces quinze dernières années qui se veulent pérennes, complété par la présentation de quelques exemples étrangers.

Texte au format Pdf

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Arts & Sciences, MCD #81 – mars/avril/mai 2016

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Je suis la rédactrice en chef invitée du numéro 81 (mars/avril/mai 2016) de MCD/Magazine des Cultures Digitales sur le thème « Arts & Sciences » pour lequel j’ai écrit l’article « Plaidoyer pour un non-champ » et dans lequel je propose avec « Ici & Ailleurs. Panorama des structures arts-sciences », un petit tour guidé international du sujet.

Au sommaire :

– Roger Malina / Jean-Marc Lévy-Leblond en dialogue

– Monica Bello, entre VIDA et le CERN

– Jean-Marc Chomaz avec Laurent Karst pour un manifeste de la dualité art-science

– Paul Prudence, portrait d’Evelina Domnitch & Dmitry Gelfand

– Félicie d’Estienne d’Orves interviewée par Ewen Chardronnet

– Pier Luigi Capucci qui met un « s » à bioart, bioartS

– Gaspard Bébié Valérian interview Paul Vanousse

– Regine Rapp & Christian de Lutz présentent quelques unes des œuvres qu’ils ont exposées à Berlin

– Clarisse Bardiot récapitule les questions arts et sciences dans le spectacle vivant avec un focus sur Kitsou Dubois et sur Gilles Jobin

– Marianne Cloutier fait un portrait de François-Joseph Lapointe, artiste et scientifique, entre danse, performance et microbiome

– Anne Quentin, portrait de Johann le Guillerm

– Meredith Tromble, portrait de Rachel Mayeri et de son travail avec les grands singes

– Valérie Pihet sur le projet DingDingDong et la maladie de huntington

– Manuela de Barros, entre arts et fictions scientifiques

– Jareh Das présente l’agence londonienne The Arts Catalyst

– Marcus Neustetter, entre archéologie et astronomie en Afrique du Sud

 

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Des fourmis, suite et rectificatif, « Trust Me, I’m An Artist’, journal de bord n°12

Leonardo/Olats est partenaire du projet européen Trust Me, I’m An Artist. Dans ce cadre, je tiens un « Journal de Bord » avec des compte-rendus des réunions et des rencontres, mais aussi mes réflexions, lectures et interrogations.

 

* Des fourmis, suite et rectificatif

Jeudi 18 février 2016

Suite à l’article que j’avais écrit sur les bonsais et les fourmis, j’ai reçu un mail de Joshua Portway, auteur avec Lise Autogena, de l’œuvre sur la spirale mortelle des fourmis.

Il m’indique (en ayant fait l’effort de m’écrire en français) qu’il s’agit en fait d’un montage et qu’aucune fourmi n’a été sacrifiée pour cette œuvre.

Voici ses informations (j’ai corrigé les fautes) : « La vidéo des fourmis dans l’installation est en fait à l’aide de l’infographie (si vous regardez attentivement la vidéo ici: https://vimeo.com/145829065 vous pouvez voir les marqueurs sur les murs et le sol qui sont utilisés dans la fabrication de l’animation ).

Les fourmis sur le sol sont achetées auprès de fournisseurs d’aliments pour animaux et sont généralement vendues comme nourriture pour reptiles – après l’exposition, il est demandé de donner les fourmis restant à un zoo ou à une animalerie locale afin qu’ells ne soient pas gaspillées ».

Il ajoute : « Bien qu’il soit prévu que le travail doit avoir le potentiel d’être perçu comme une manipulation cruelle des fourmis, les préposés à l’exposition sont invités à expliquer la vérité à quiconque le demande, ou qui a l’air très perturbé ».

Dont acte et toutes mes excuses. Je n’ai pas été suffisamment attentive et je me suis laissée piéger par la vidéo qui, ceci dit, est faite pour cela. Il ne m’est pas venue à l’esprit de questionner les médiateurs et je me demande combien de gens le font.

La vérité me laisse tout aussi perplexe, en tout cas soulève d’autres questions : pourquoi vouloir faire croire que la création de cette œuvre a pu impliquer un traitement barbare pour les fourmis ? pourquoi avoir à demander nécessairement des explications aux médiateurs ? pourquoi ne pas mettre un indice plus « évident » permettant au public de trouver la vérité par lui-même ?

Finalement, que l’on se laisse prendre ou non, cette œuvre est réellement captivante et déstabilisante.

 

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Des fourmis et des bonsaïs, « Trust Me, I’m an Artist », journal de bord n°11

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* Des fourmis et des bonsaïs (mardi 26 janvier 2016)

Une vidéo virale sur Facebook aujourd’hui.

Elle montre des bonsaïs flottants et tournoyants au dessus d’un socle, comme en lévitation. Présenté comme une innovation empreinte de poésie et propice à la méditation et la paix intérieure, le projet est en appel à financement participatif.

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Les commentaires sont enthousiastes et émerveillés. Personne, du moins dans ce que j’ai lu, ne souligne la brutalité du procédé. Outre le fait qu’il s’agit banalement d’une technique d’aimants et que les bonsaïs sont déjà des plantes malmenées, on ne voit pas bien en quoi les perturber ainsi peut apporter à notre sérénité.

La manipulation des plantes, comme l’a souligné Spela Petric, ne soulève que peu de questions d’éthique. Il semble qu’il en soit de même pour les fourmis. Dans l’exposition Exo-evolution du ZKM une œuvre m’a, à cet égard, particulièrement frappée. De loin, l’on voit un cercle brun au sol, comme de la terre. Intrigué(e), on s’approche pour découvrir qu’il s’agit de fourmis, mortes. Une vidéo explique le phénomène. Les fourmis, et plus particulièrement les fourmis légionnaires, ont des comportements aberrants connus sous le nom de « spirale de la mort » ou « vortex de la fourmi ».

"Untitled (Superorganism)", Lise Autogena et Joshua Portway, 2014. Photo A. Bureaud

« Untitled (Superorganism) », Lise Autogena et Joshua Portway, 2014. Photo A. Bureaud

Les fourmis, qui retrouvent normalement leur chemin en suivant la trace des phéromones laissées par celles qui les précédent, parfois « croisent leurs traces » créant ainsi un cercle qui ne fait que se renforcer. Elles finissent par mourir d’épuisement. La vidéo montre l’action-performance qui a consisté à forcer les fourmis à se mettre ainsi dans ce comportement mortel par un renforcement de phéromones. Untitled (Superorganism), 2014 de Lise Autogena et Joshua Portway est une œuvre qui m’a particulièrement troublée. Je n’en ai vu, et n’en voit toujours pas, le fondement artistique, esthétique, ou politique. Mais je dois admettre qu’elle recèle une puissante capacité d’attraction et de fascination.

 

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2016 : de l’autre côté du fleuve

Voeux2016

Une très belle année 2016 à tous ! 

A Wonderful Year 2016 to All!

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« Molding the Signifier », Ivor Diosi – Trust Me, I’m An Artist

Installation artistique ou simulation d’expérience scientifique ?

Alors que je partais pour Prague, pour le troisième événement du projet Trust Me, I’m An Artist, la police donnait l’assaut dans un appartement de Saint-Denis où se tenaient des terroristes ayant participé aux attentats du 13 novembre à Paris.

Au moment où les comportements et instincts primaires, individuels et collectifs, dominent l’espace public dans lequel je vis, où la question de « l’Autre » est plus que jamais essentielle, je suis d’autant plus curieuse de voir Molding the Signifier d’Ivor Diosi qui met en jeu une intelligence artificielle ainsi que d’assister à la discussion qui va suivre.

L’œuvre est présentée par CIANT à Ex Post qui, comme son nom l’indique, est un ancien bureau postal du centre ville converti en centre d’art. Molding the Signifier n’est pas aisée à décrire brièvement, il faut y associer ce que l’on voit, son fonctionnement et les différentes couches de contenus et de questions qu’elle tisse.

Les créatures virtuelles de Molding the Signifier d'Ivor Diosi, que présente Ondrej Cakl de CIANT, à la Galerie Ex Post, Prague, 19 novembre 2015

Les créatures virtuelles de « Molding the Signifier » d’Ivor Diosi, que présente Ondrej Cakl de CIANT, à la Galerie Ex Post, Prague, 19 novembre 2015

 

Commençons par ce que l’on voit. Molding the Signifier se compose de trois éléments principaux : sur le mur, la projection vidéo de trois visages lisses et d’une parfaite beauté froide d’un personnage de synthèse féminin qui disent le texte de Ferdinand de Saussure sur le signifiant ; sur une table, une culture de moisissure dans un cadre de scanner ; enfin, un système de captation des données de la moisissure qui vont interférer avec les créatures virtuelles. Progressivement, le visage de ces dernières va perdre de sa cohérence (yeux qui partent dans le vague, bouches qui se distordent, etc.) et l’articulation du discours se déliter jusqu’à devenir incompréhensible.

Les visages sont, dans les faits, une illustration de l’algorithme. Repris d’un personnage de jeu vidéo, ils convoquent le cliché de la représentation des intelligences artificielles dans la culture populaire aussi bien du jeu vidéo que de la science fiction, notamment au cinéma. Les données recueillies à partir de la culture de moisissure (donc du vivant biologique) interfèrent avec le programme informatique, avec le « système cognitif » de l’intelligence artificielle, au point d’engendrer sa dégradation qui se manifeste par des signes et des comportements que nous interprétons comme ceux d’une maladie mentale.

 

L'artiste Ivor Diosi à côté de la culture de moisissure de "Molding the Signifier", Galerie Ex Post, Prague, 19 novembre 2015

L’artiste Ivor Diosi à côté de la culture de moisissure de « Molding the Signifier », Galerie Ex Post, Prague, 19 novembre 2015

La culture de moisissure de "Molding the Signifier" d'Ivor Diosi, Galerie Ex Post, Prague, 19 novembre 2015

La culture de moisissure de « Molding the Signifier » d’Ivor Diosi, Galerie Ex Post, Prague, 19 novembre 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il va de soi que dans cette œuvre, ni les bactéries et les organismes composant la moisissure, ni les bits informatiques ou les polygones des visages ne sont « maltraités » et rien ne menace, a priori, le franchissement d’une quelconque limite. Molding the Signifier relève donc de ce que l’on peut qualifier d’éthique spéculative.

La discussion des membres du comité d’éthique* entre eux puis avec l’artiste et la salle fut particulièrement riche, dense et complexe, à l’aune de l’œuvre et de son ambiguïté intrinsèque entre futur potentiel et métaphore du présent, entre installation artistique et simulation scientifique.

De prime abord, Modling the Signifier explore un futur potentiel qui verrait l’émergence d’une nouvelle forme de vivant non biologique, de surcroit doté d’une conscience, et que nous aurions créée de toute pièce. Quels seraient nos droits et devoirs à son égard ? De « vraies » intelligences artificielles, conscientes (et souffrantes ?) sont encore (pour combien de temps ?) hypothétiques mais il fut souligné que, pour une fois, cela nous laissait l’opportunité de soulever et de débattre des problèmes et des questions avant d’y être confrontés plutôt que de réparer des dégâts ou de statuer dans l’urgence a posteriori. En fait, cela révéla Molding the Signifier comme métaphore du présent.

Au regard de l’éthique, comment s’établit la dialectique entre conscience et souffrance ? Nous ne reconnaissons pas (ou pas encore) de conscience aux animaux et c’est au nom de la souffrance qu’ils ressentent que nous posons des règles éthiques. Mais nous ne pourrions pas « mal traiter » des êtres humains qui, atteints d’analgésie congénitale, ne ressentent pas la douleur. Et nos règles deviennent plus lâches pour les êtres que nous considérons comme ni conscients ni capables de douleur (plantes, micro-organismes).

Par ailleurs, Molding the Signifier met en lumière la difficulté de définir l’humain. Si, à une certaine échelle, l’être individuel et unique reste évident et central, il apparaît de plus en plus comme un ensemble hétérogène, une sorte de « société » constituée d’éléments humains mais aussi de non humains dont ces bactéries qui composent notre microbiome. Celles-ci ont leurs propres buts et finalités qui peuvent avoir un impact positif ou négatif non seulement sur notre bien être physique mais également sur notre système intellectuel et cognitif, sur notre conscience, de nous et du monde. La recherche médicale confirme que des bactéries et des virus externes mais aussi internes sont à l’origine, ou à tout le moins partie prenante, de certaines maladies mentales et/ou dégénératives, et engendrent un dysfonctionnement de notre système cognitif.

Des données sur l’activité de bactéries qui perturbent un cerveau artificiel : Molding the Signifier se révèle comme la simulation d’une expérience scientifique pour comprendre les mécanismes exogènes des maladies mentales et de la folie. Dans un retournement, l’éthique spéculative devient concrète et l’œuvre acquiert une autre dimension, ainsi que l’explicita Bobbie Farsides. Il suffirait d’un autre contexte et d’autres moyens (dans un laboratoire) pour qu’elle puisse devenir aussi une expérience réelle. À regarder l’image perdre sa couleur, le visage de synthèse sa perfection et se déformer, me vint à l’esprit ces photographies de femmes hystériques prises par Charcot mais aussi que le manquement à l’éthique en matière de psychiatrie n’eut rien à envier à celui de la médecine des corps, et les femmes y furent souvent en première ligne.

Le comité d'éthique pour la rencontre "Trust Me, I'm An Artist" à Prague, novembre 2015. De gauche à droite : Ondrej Cakl, Anna Dumitriu, Bobbie Farsides, Lucas Evers, Claudia Lastra et Ivor Diosi. (photo : Louise Whiteley)

Le comité d’éthique pour la rencontre « Trust Me, I’m An Artist » à Prague, novembre 2015. De gauche à droite : Ondrej Cakl, Anna Dumitriu, Bobbie Farsides, Lucas Evers, Claudia Lastra et Ivor Diosi. (photo : Louise Whiteley)

 

La discussion permit de déplier les différentes couches de sens et de discours véhiculés par Molding the Signifier, quelquefois bien au-delà de l’intention initiale de l’artiste et suscita une question inattendue : le fait que l’œuvre puisse être considérée aussi comme simulation scientifique et, ainsi, entrer dans un cadre plus balisé au regard de l’éthique, modifie t-il la façon dont elle est perçue et évaluée en tant qu’œuvre, d’un point de vue esthétique ? Pour ma part, je ne le pense pas. Mais peut-être est-ce parce que j’ai l’habitude de voir des œuvres qui peuvent être « lues » différemment selon le contexte. Le plus ancien exemple qui me vienne en mémoire sont les créations à base d’algorithmes génétiques de Karl Sims, couronnées d’un Prix Ars Electronica en tant qu’art et présentées comme recherche informatique à SIGGRAPH.

En rentrant à Paris je me faisais cependant la réflexion que le projet Trust Me, I’m An Artist avait un impact sur la façon dont j’abordais ces œuvres. D’ordinaire, la question éthique peut surgir, bien sûr, quand je vois ou que j’expérimente une œuvre mais elle n’est jamais première ou préalable comme c’est le cas ici. Et il est évident que cela conditionne et influence ma perception et mon jugement. Mais peut-être pas plus que d’avoir à préparer à l’avance les podcasts et donc de me documenter en amont sur les œuvres. Question en suspend.

* Le comité d’éthique était composé de Bobbie Farsides (professeure d’éthique biomédicale et clinique à l’école de médecine de Brighton et du Sussex, Royaume-Uni), Anna Dumitriu (artiste, Brighton, Royaume-Uni), Lucas Evers (De Waag Society, Amsterdam, Pays-Bas), Claudia Lastra (Arts Catalyst, Londres, Royaume-Uni) et modéré par Ondrej Cakl (CIANT, Prague, République Tchèque).
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