« Trust Me, I’m An Artist », fin et suite

Trust Me, I’m An Artist, c’est fini. Trois ans plus tard, je mesure le chemin (que j’ai) parcouru.

La dernière performance, DNA Ancestry Testing par Larry Achaimpong et David Blandy, aura eu lieu aujourd’hui, à Londres, organisée par Arts Catalyst. Je ne l’aurai pas vue car ce jour même j’organisais une rencontre LASER à Paris.

Trust Me, I’m An Artist s’est terminé pour moi les 16 et 17 novembre 2017, à Amsterdam avec la performance de Maja Smrekar et le symposium final organisé par la Waag Society.

Maja Smrekar et Ada, 16 novembre 2017, Waag Society, Amsterdam. Photo A. Bureaud

Maja Smrekar et Ada, 16 novembre 2017, Waag Society, Amsterdam. Photo A. Bureaud

Comité d'éthique, 16 novembre 2017 Waag Society, Amsterdam Photo : A. Bureaud

Comité d’éthique, 16 novembre 2017
Waag Society, Amsterdam
Photo : A. Bureaud

J’ai écrit un article, il y a un an, pour la revue Leonardo, tentant une première synthèse de mes réflexions. Aujourd’hui, il va s’agir plutôt de quelques remarques issues des présentations et des discussions lors des panels à Amsterdam.

L’éthique peut-elle être une pratique artistique ?

Cette question était l’une des quatre qui ont structuré la journée.

Il me semble qu’il faut ici distinguer entre deux types d’œuvres : d’une part celles qui incluent, pour leur réalisation même, une question éthique et d’autre part celles qui traitent d’une question éthique sans toutefois présenter un quelconque problème éthique dans leur mise en œuvre, la différence entre le discours et la pratique en quelque sorte. La différence aussi entre un bioart qui s’inscrit de facto dans le vivant, qui utilise le vivant comme médium et le bioart spéculatif qui invente des scénarii mais dont les médiums restent ceux classiques de l’art et qui, en fin de compte, s’inscrit dans la logique de la représentation. La différence enfin entre ce qu’il est possible de faire sans laboratoire professionnel et ce qui nécessite une institution de recherche, cette dernière ayant des règles qu’il convient de suivre quand le studio de l’artiste n’a que celles qu’il/elle se donne.

Je ne pense pas que l’éthique, en soi, puisse être une pratique artistique sauf à rester dans le spéculatif ou à entrer dans le risque d’une surenchère de projets extrêmes et spectaculaires, dans une transgression pour la transgression.

La place de l’institution

Une deuxième table ronde avait pour sujet « Institutions éthiques ou éthique institutionnalisée ».

Jurij Krpan, 17 novembre 2017 Waag Society Amsterdam Photo : A. Bureaud

Jurij Krpan, 17 novembre 2017
Waag Society Amsterdam
Photo : A. Bureaud

Pour Jurij Krpan de la Galerie Kapelica, les artistes n’ont pas à justifier un projet devant un comité d’éthique. En revanche les commissaires et les institutions artistiques et culturelles ont besoin de comités d’éthique pour les aider à présenter les œuvres, pour les aider à apporter des réponses qui ne soient pas que techniques (autorisé – interdit).

J’ai trouvé cette approche très intéressante. Trust Me, I’m An Artist est construit sur le modèle scientifique dans lequel les projets de recherche des scientifiques sont soumis à des comités d’éthique. Il met en scène la situation où des artistes doivent également, pour la réalisation de leurs œuvres, soumettre leur projet devant ces mêmes comités. Cependant, les scientifiques ne proposent pas leur dossier « individuellement » mais bien avec leur institution, leur laboratoire. Le format de Trust Me dans ce contexte me semble à reformuler : les artistes devraient se présenter conjointement avec le/la commissaire et l’institution culturelle qui les soutiennent. Cela aurait été  particulièrement pertinent pour cette édition car les artistes avaient été proposés, choisis par les partenaires du projet. Il serait intéressant de voir si le fait qu’un artiste est soutenu par une institution culturelle qui apporte sa caution, son argumentaire et sa validation artistique peut avoir un quelconque impact sur le regard porté par un comité d’éthique.

 

Prise de risques et liberté de l’artiste

Dans les riches échanges de cette journée, la singularité et la liberté de l’artiste ont fait entendre leur petite musique, motif récurrent qui allait et revenait au cours des discussions.

J’avoue avoir quelques difficultés à comprendre pourquoi l’artiste parce qu’il est artiste aurait une attitude sociale et sociétale plus responsable que les scientifiques ou ses concitoyens, serait un être nécessairement équilibré, juste et bon et exempt des erreurs que le commun des mortels commet un jour ou l’autre. Les protocoles ont précisément été établis pour cela, pour border les erreurs et oublis que chacun peut commettre en toute bonne foi. L’éthique, dans la recherche scientifique apparaît comme un ensemble de règles destinées à protéger tout à la fois la société et le scientifique des dérives et des pressions. Ce qui fut intéressant pour moi fut de voir resurgir en filigrane, la dualité/dialectique entre responsabilité collective et liberté individuelle. Il ressort, du moins est-ce ainsi que je l’ai interprété, que le scientifique agit « au nom de tous », au nom de et pour la société dans son ensemble et, à ce titre, est légitiment soumis à des règles d’éthique portées par cette même société. En revanche, l’artiste parle en son nom et conserve sa liberté individuelle dont celle de transgresser les règles édictées. Vieux débat, non résolu. D’autant moins résolu que la question posée est bien la liberté individuelle de l’artiste quand il travaille au sein d’un laboratoire scientifique : peut-il, doit-il se fondre alors dans les règles qui régissent le collectif ?

Le public de "Trust Me, I'm An Artist" dans le Theatrum Anatomicum Waag Society, Amsterdam, Novembre 2017 Photo : A. Bureaud

Le public de « Trust Me, I’m An Artist » dans le Theatrum Anatomicum
Waag Society, Amsterdam, Novembre 2017
Photo : A. Bureaud

 

Trust Me, I’m An Artist, une performance artistique

Trust Me, I’m An Artist est une meta-œuvre. En effet, il s’agit d’une performance à propos d’une œuvre. À partir de l’instant où l’artiste présente en public devant un comité d’éthique et où celui-ci délibère également en public, nous sommes dans le registre de la représentation et de la mise en scène.

Dans l’ensemble des sessions auxquelles j’ai assistées, deux ont clairement souligné cette ambiguïté-dualité du projet. Kira O’Reilly et Jennifer Willet à Amsterdam ont totalement détourné le format en ignorant le comité d’éthique pour de facto faire une performance. Lors d’une édition précédente, j’avais organisé une session à Paris avec Art Orienté objet et le projet de transfusion de sang de panda sur le modèle déjà réalisé avec le sang de cheval. Cette fois, ce fut le comité lui-même qui, reconnaissant l’artificialité du processus et sa mise en scène, refusa de se prononcer et de faire les recommandations attendues.

Trust Me, I’m An Artist peut être appréhendé comme un espace où l’on peut débattre de l’éthique dans l’art tout en étant une œuvre —un spectacle, une performance.

À cet égard, c’est peut-être une forme de réponse positive à la question « l’éthique peut-elle être une pratique artistique » .

Au-delà du bioart

Trust Me, I’m An Artist a porté sur des œuvres dans le champ du bioart. D’autres domaines et d’autres créations soulèvent aussi des questions éthiques (intelligence artificielle, traitement des big data, surveillance technologique pour n’en citer que quelques uns parmi les plus discutés aujourd’hui) mais aussi utilisation de matériaux dangereux ou potentiellement dangereux comme dans Open Care d’Erich Berger et Mari Keto avec la radioactivité. Autant de thèmes et de pistes pour élargir le débat, pour une suite possible (et désirée …).

"Intérieur hollandais", Waag Society, Amsterdam Photo A. Bureaud

« Intérieur hollandais », Waag Society, Amsterdam
Photo A. Bureaud

"Intérieur hollandais", Waag Society, Amsterdam Photo A. Bureaud

« Intérieur hollandais », Waag Society, Amsterdam
Photo A. Bureaud

Ici se termine ce Journal de bord.

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