Trust Me, I’m An Artist – Journal de Bord

Leonardo/Olats est partenaire du projet européen Trust Me, I’m An Artist. Dans ce cadre, je tiens un « Journal de Bord » avec des compte-rendus des réunions et des rencontres, mais aussi mes réflexions, lectures et interrogations.

Voici l’article que j’ai écrit sur le premier événement qui s’est tenu à Londres le 18 avril 2015, la performance de Martin O’Brien.

 

Oh ça va ! Je ne mords pas …

Eurostar Londres-Paris : ma voisine s’assied ostensiblement le plus loin possible de moi (ce qui compte-tenu de l’exiguïté du lieu est en soi un exploit) en me regardant de travers. Devant son manège, je pense « oh ça va ! Je ne mords pas ». En d’autres circonstances je n’aurais pas porté plus d’attention que ça à cette expression toute faite qui m’était venue à l’esprit. Mais je rentre de Taste of Flesh/Bite Me I’m Yours, la performance de Martin O’Brien.

D’une durée totale de 3 heures, Taste of Flesh/Bite Me I’m Yours appartient à la catégorie des performances d’endurance. Dans la salle du White Building, une tente rectangulaire en plastique transparent a été érigée. Attaché par une chaîne enroulée au poteau central, l’artiste, à demi nu, a le torse enserré dans une camisole de force et la tête intégralement couverte d’un bonnet de bain vert. Pendant une heure, à genoux, il déroulera la chaîne, trempera sa tête dans un bol de peinture et peindra ainsi sur le sol et les parois une spirale verte. Entourant l’homme nu, le public, revêtu de tabliers en plastique translucide bleu pour protéger ses vêtements, entamera un mouvement circulatoire inverse pour éviter la peinture, l’homme, la chaîne.
Différentes séquences suivront, comme autant de chapitres ou d’actes d’une dramaturgie, vers la libération finale où, détaché de ses chaînes, il sortira en déchirant la paroi de plastique de la tente. La mucoviscidose dont il est atteint est explicitement constitutive des performances de Martin O’Brien. Ce fut le cas ici où, par des techniques de kinésithérapie, il évacua le mucus de ses poumons que plus tard il intégra à une solution pour en faire des bulles de savon. Mais l’élément central de cette performance -et qui lui donne son titre- est bien ce moment où O’Brien se mit à mordre le public, parfois suffisamment fort pour provoquer des hématomes, avant d’inviter les gens à le mordre en retour. La plupart des personnes se laissèrent mordre et le mordirent à leur tour dans un cérémonial paradoxalement léger et presque ludique où les rires fusaient.

Martin O’Brien
Taste of Flesh/Bite Me I’m Yours,
18 avril 2015, Londres

Avec Taste of Flesh/Bite Me I’m Yours, Martin O’Brien entendait porter l’attention sur « la peur de la contamination associée au corps malade » et « mettre en lumière l’angoisse aigue récente dans le public à propos des risques d’infection et le regain de la figure du zombie dans la culture populaire ». Mordre devenait, symboliquement, franchir la barrière de la peau de l’Autre avec la bouche, zones de l’intime et du je s’il en est.
Curieusement, malgré la sueur, la toux, la peinture et la poussière, je n’ai éprouvé aucun sentiment de répulsion ou de peur d’une contamination quelconque mais plutôt de brutalité, de violence et de manipulation. Mordre les autres est considéré comme coups et blessures au Royaume-Uni ; plus largement apprendre à ses enfants à ne pas mordre leurs petits camarades fait partie de l’éducation que les parents délivrent à leur progéniture. Accepter d’être mordue, tout comme mordre à son tour, était pour moi se soumettre à une violence, ne pas questionner les règles du jeu, ne pas exercer son autonomie de décision et de sujet alors même que l’artiste, par ses performances, reprend le pouvoir sur son corps, se revendique comme sujet face à la maladie, aux médecins et à la société. J’ai refusé d’être mordue, et pour cela j’ai quitté provisoirement la scène. J’ai refusé de mordre et j’ai répondu par un baiser, sous les côtes, là où rien ne protège les viscères en deçà de la peau. C’était doux et chaud.

La performance fut suivi d’un panel auquel participaient Karen Lowton (Département de sociologie, université du Sussex), Gianna Bouchard (Département de musique et d’arts de la scène, université Anglia Ruskin), Lois Keidan (Directrice Live Art Development Agency), Bobbie Farsides (école de médecine de Brighton et du Sussex) et d’une discussion avec le public. Il faudrait un article de fonds pour en rendre compte. Je n’évoquerai que quelques points de ma réflexion, nourrie de ces échanges :

  • une performance de la sorte, même si elle est « pour de vrai » (l’artiste se transperce effectivement la lèvre avec une aiguille), est extrêmement scénographiée et relève néanmoins des codes de la représentation, donc d’un certain « pour de faux », rendant précisément les questions éthiques plus complexes.
  • les séquences de morsures furent considérées comme soulevant des questions éthiques mais ne s’agit-il pas plutôt de simples questions de droit et de légalité ? La différence entre légalité et éthique me semble une des questions clés posée par le bioart.
  • la manipulation du public (dans la dynamique de groupe) qui trouvait une incarnation dans la chorégraphie des déplacements imposés par les actions mêmes de l’artiste, le pouvoir et le contrôle de ce dernier, ont été pour moi un point éthique de ce projet.

Chacun avait la possibilité de partir, de quitter la performance, mais pas celle d’en modifier le cours, ni la structure, ni la nature. Être là -et faire ce qui nous était demandé- peut-il être considéré comme l’équivalent du « consentement éclairé » médical ? Parce que nous sommes dans le cadre d’une performance artistique s’établit-il une confiance tacite entre l’artiste, le public, le/la commissaire sur ce qui peut ou non se passer, sur le fait que nous sommes tous de facto en sécurité ? Trust Me, I’m An Artist ?

 

Le projet « Trust Me, I’m An Artist » a été soutenu par le programme Creative Europe de l’Union Européenne.

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